France Télévisions, le fait du prince

Tribune publiée sur le site de Mediapart le 6 juillet 2010.

 

Le Président de la République a publié, le 6 juillet 2010, un communiqué annonçant qu’il envisageait la nomination de Rémy Pflimlin à la présidence de France Télévisions. Nul ne discutera ici les compétences d’un homme dont on connaît les talents et le professionnalisme. Sa nomination participe néanmoins d’une inacceptable dérive des procédures d’attribution – on devrait pouvoir dire d’élection – des postes de direction au sein du monde audiovisuel. Elle entérine une collusion grave et contrainte entre le Président de la République personnellement et le monde des médias. Elle reflète le nouveau péril démocratique de ce régime présidentialiste, consistant en l’appropriation, par un seul homme, de ce qui lui appartient le moins : la liberté d’expression des médias.

Le Président de la République s’est octroyé une toute puissance dans la nomination et la révocation des personnes présentes aux postes décisionnels importants. Si la loi organique du 5 mars 2009, relative à la nomination des présidents des sociétés France Télévisions et Radio France, et de la société en charge de l’audiovisuel extérieur de la France avait fait l’objet d’une consultation populaire (et non pas d’un examen en urgence du Parlement), nul doute que celle-ci aurait été rejetée. Comment l’électeur conscient pourrait-il accepter pareille dérive de l’exercice du pouvoir exécutif ?

Les minces réactions que suscitent ces nominations laissent systématiquement place à une acceptation résignée ou, et c’est là un phénomène plus préoccupant, à une indifférence largement partagée. Ainsi, la polémique autour de la nomination de Jean-Luc Hees à la tête de Radio France a tôt fait de s’estomper. De même, l’ingérence dans le processus de recapitalisation du Monde, qui s’est heureusement terminé par l’arrivée de nouveaux actionnaires garants à mes yeux de l’indépendance et de la rénovation du journal et une vraie vision de la place incontournable du numérique, n’a suscité que peu de réactions. S’opposer à Xavier Niel, fondateur de Free, n’était autre que tenter de protéger un ami nommé Bouygues ! Il est choquant que la confiscation politique du débat public ne provoque pas davantage d’indignation et de controverse.

Car c’est bien d’une prise en otage de la parole publique qu’il s’agit : le projet de nomination d’un nouveau président de France Télévisions n’est déjà plus un projet, mais d’ores et déjà une réalité. La décision est presque entrée en vigueur lorsqu’elle a été formulée par le Président de la République, et ce, pour deux raisons. Premièrement, parce que la nécessité d’obtenir un avis conforme du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel n’est que purement formelle : on imagine avec peine le Conseil s’opposer à une décision prise par le Président de la République. D’autre part, parce qu’il semble presque cocasse que le Parlement ne puisse rejeter le projet de nomination qu’à une majorité des trois cinquièmes, ce dispositif paralysant presque toute possibilité de contestation.

J’ai toujours été très attaché à la liberté d’expression et à toutes les formes qu’elle revêt. C’est la raison pour laquelle je suis profondément inquiet quant à l’avenir du débat démocratique en France. Déjà, je m’étais engagé en tant que citoyen pour l’annulation auprès du Conseil d’Etat de la privatisation de la régie publicitaire de France Télévisions. Mais, la vague de nominations et de prises de contrôle successives du Chef de l’Etat des différentes sphères d’expression sociétales m’inspirent autant d’inquiétude que de tristesse. La tristesse de savoir que, parmi nos voisins européens, la France est le seul pays à avoir laissé le Chef de l’Etat s’imposer là où il ne devrait avoir aucun droit de regard. Au Royaume-Uni, le directeur général de la BBC est nommé par un organe indépendant et la Charte Royale veille au respect de cette séparation. Enfin, lorsque le CSA décidait de la nomination du président de France Télévisions, il pouvait tout à fait s’opposer aux préférences du gouvernement, comme cela avait été le cas pour Patrick de Carolis. Le vote de la loi organique de mars 2009 apparaît, en ce sens, encore plus révélatrice de la volonté de contrôle illimité du pouvoir actuel, pourtant provisoire, par définition.

Face à ce constat, il est impératif de revoir le mode de nomination des responsables de l’audiovisuel public. Que Rémy Pflimlin, qu’à titre personnel, je trouve très compétent, soit à la hauteur des attentes présidentielles ou non, cette nouvelle décision vieillit et enlise la France dans un système caduque et immoral en rendant encore plus opaque l’exercice démocratique.

Christophe Girard, Adjoint au Maire de Paris chargé de la Culture, Conseiller régional d’Ile-de-France

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